
Dans le langage courant, nous utilisons fréquemment les termes lien, lier, relier, relation pour évoquer nos rapports à nous-même, à autrui ou au monde. Nos expériences relationnelles sont spontanément associées avec les dimensions dans lesquelles celles-ci prennent sens ; nous qualifions ainsi habituellement nos liens en rapport à un ordre personnel, social, affectif, professionnel, humain. Cette manière de penser contribue presque toujours à considérer le lien uniquement comme le résultat d’un processus conduisant à des relations établies, un état reconnu, une forme identifiable appartenant à une dimension spécifique : relations amicales, liens familiaux, rapports professionnels… Dès lors que nous cherchons à évoquer non plus le résultat mais le processus en lui-même, les choses deviennent tout de suite plus difficiles à exprimer et appellent immédiatement un changement de registre lexical. Pour ce faire, nous utilisons davantage les termes rencontre, circonstance, contact pour signifier un point de départ de relations en train de se former, comme si le lien n’apparaissait qu’au terme du processus en question. Lorsque nous évoquons l’effacement du lien, l’expression devient à nouveau plus facile par les termes rupture, séparation, effondrement : fin supposée de l’état du lien. De même lorsqu’un lien se fragilise ou se transforme, nous changeons encore de registre et parlons de désaccord, d’usure ou de conflit.
Cette première approche permet de mettre en évidence un constat simple : nous associons spontanément le lien à un état, beaucoup plus difficilement à un effet ou à un processus. Notre conception du lien repose dès lors plus sur des catégories du fait ou du défait (état du lien) plutôt que sur celles de formation ou de transformation (effet du lien). Il est à ce titre raisonnable d’affirmer qu’un lien arrêté et stable est beaucoup plus simple à se représenter qu’un lien en mouvement et en devenir. C’est précisément cette difficulté perceptive qui nous pousse à finalement à réduire le lien à un état et à occulter trop souvent le processus qui le rend pourtant possible. On conçoit cependant très bien que tout lien résulte d’un processus qui s’inscrit nécessairement dans le temps pour advenir sans pour autant lui accorder une pleine importance. Cette double observation révèle qu’il ne s’agit pas tant d’un problème de conception que d’un problème de perception. Si en effet toute notre attention ne se porte que sur l’état du lien, nous ne sommes alors moins capables de percevoir son mouvement ; inversement, si nous percevons le mouvement du lien, il nous est difficile de le réduire à un état.
Ainsi, mettre en évidence la dimension temporelle du lien ne consiste pas simplement à revaloriser une de ses propriétés mais à reconnaître qu’il n’existe pleinement qu’en tant que temporalité : réduire le lien au statut unique d’état, c’est ignorer le mouvement qui le produit. Dans notre manière habituelle de penser, le temps est conçu comme un cadre neutre, préalable aux événements, au sein duquel les relations apparaissent, évoluent puis disparaissent. Dans cette perspective, le lien serait alors simplement quelque chose qui se passe et se dépose dans le temps. Cependant, l’expérience relationnelle la plus élémentaire montre précisément l’inverse : le lien ne se contente pas de se déployer dans le temps, il ouvre des temporalités qui n’existaient pas auparavant. Avant qu’un lien produise ses effets et donnent un sens particulier à un événement que nous vivons, il n’y a pas encore de temporalité relationnelle proprement dite, seulement une succession de moments juxtaposés. Ce n’est qu’à partir du moment où quelque chose commence à se jouer - entre des êtres, des situations ou des présences – qu’un temps singulier apparaît, un temps fait d’attente, de maturation, de transformation possible qui finalement teinte le lien aux tonalités de notre expérience vécue. La difficulté à saisir cela repose bien souvent sur notre confusion d’un temps – neutre, linéaire, chronologique – avec un temps – singulier, relationnel, existentiel. Pour une durée équivalente, un temps où l’on s’ennuie est vécu différemment d’un temps d’amusement car précisément le lien qui tisse notre rapport au temps ouvre des manières différentes de le vivre.
Reconnaître cette temporalité spécifique permet de percevoir le lien dont l’entièreté ne se manifeste jamais immédiatement mais se donne dans ce qu’il rend possible. A l’image du mélange de deux couleurs, le jaune et le bleu, le lien ne se situe ni dans l’un, ni dans l’autre, ni même dans leur proximité ou leur contact. Le vert n’apparaît qu’après un certain temps de mélange ; on peut alors dire que rétrospectivement le jaune et le bleu ont été liés en vert. De la même manière, le lien humain ne peut se reconnaître qu’après coup à partir de ce qu’il a produit : un déplacement de regard, un changement de rôle, une transformation sensible du rapport à soi-même, à l’autre ou au monde. Ce seuil essentiel nous indique par là-même que le lien précède toujours sa reconnaissance ; cette antériorité temporelle lui confère précisément sa puissance transformatrice.
Si cette temporalité est si rarement reconnue, ce n’est pas par ignorance, mais parce qu’elle est difficilement soutenable dans la mesure où elle introduit de l’indétermination, de l’attente, de l’inaccompli. Elle oblige à demeurer dans un espace où rien n’est encore stabilisé. Face à cette difficulté, notre rapport ordinaire au lien tend à se replier sur ce qui est déjà formé : les états, les résultats, les formes identifiables. Ainsi, dès qu’un effet du lien devient perceptible, nous avons tendance à le considérer comme une chose, un lien établi, une relation définie, une position reconnue. La temporalité qui a justement rendu cet effet possible disparaît alors derrière la forme qu’elle a produite. Ce mouvement n’a rien d’accidentel en lui-même, il constitue simplement une réponse compensatoire à la difficulté de demeurer dans le temps ouvert par le lien. C’est à ce point de bascule que l’utilité de la relatiologie trouve sa nécessité.
Il ne s’agit pas d’ajouter une théorie relationnelle à celles déjà existantes mais bien de rétablir la souveraineté ontologique du lien en tant que fonction temporelle. Dire que le lien est premier ne signifie pas qu’il précède les individus comme une entité abstraite mais que sans l’ouverture temporelle qu’il instaure, aucune relation ne peut advenir comme vivante. Le lien n’est en effet ni un état à gérer, ni un objet à définir, ni une propriété à posséder, il est une fonction productrice dont l’essence réside dans sa capacité à ouvrir des temporalités de transformation.
Dans une conception du réel où l’on considère le lien comme premier, tout ce qui apparaît – formes, actions, affects, décisions, relations – n’est jamais que l’expression seconde d’un mouvement qui nous précède et nous engage. Pour s’en approcher au plus près, il est dès lors nécessaire de s’interroger sur sa temporalité et sa spatialité ; autrement dit, comment le lien se déploie – ouverture, orientation, engendrement du possible - et où il se stabilise – dépôt, stabilisation, rendre visible le mouvement parcouru. L’utilité concrète de ce questionnement n’a d’autre but que de rendre le lien visible, car sans cette distinction, on échappe au discernement qui consiste à le lire, l’ajuster et le transformer.
Avant d’y parvenir, aidons-nous de notions simples qui définissent le temps et l’espace. Le temps est l’ordre et le changement, l’espace est la forme et l’étendue ; ils forment ensemble la dimension du réel dans laquelle tout existe et se transforme. Quand quelque chose se met en mouvement, il crée une succession – avant, pendant, après – c’est un temps qui s’ouvre et qui se déploie ; quand quelque chose demeure dans un état, il occupe un lieu, il tient une forme, il se maintient, c’est un espace qui se stabilise. Nous garderons ainsi en tête deux éléments comme repères fondamentaux : le mouvement pour l’ouverture du temps, l’état pour la stabilisation de l’espace.
Si maintenant nous intégrons ces repères à la conception du lien premier, nous dégageons ainsi deux régimes : l’ouverture du temps en mouvement et la stabilisation de l’espace en état. Penser ensemble ses deux régimes conduit à la dimension globale du lien. En revanche, appréhender cette approche en profondeur révèle immédiatement sa complexité. En effet, des mouvements aboutissent à des états qui à leur tour impulsent des nouveaux mouvements ; ainsi se tisse le champ du réel en articulation vivante. Ce qui est ici difficile à saisir est que cette alternance nécessaire entre ces deux fonctions ne peut jamais coexister sur un même plan temporel : le mouvement et l’état ne sont pas deux aspects simultanés du réel mais deux opérations successives qui se répondent et se conditionnent mutuellement. Le mouvement ouvre, l’état stabilise ; l’un déploie, l’autre dépose ; l’un oriente, l’autre configure. Leur désynchronisation permanente constitue la trame du réel relationnel. Il est par là-même possible de retrouver ici la distinction entre les termes lier – mouvement conduisant à stabiliser initialement un état (lié) – et relier – mouvement prolongeant un état antérieurement stabilisé (relié).
Ces deux régimes de mouvement et d’état ne s’opposent donc pas, ils se succèdent. Cette alternance permet leur rencontre sans fusion de l’un avec l’autre, sans transformation indéfinie et incessante ni stabilité figée et perpétuelle. Le lien existe précisément parce qu’il oscille entre ses deux pôles, et, se faisant, ne coïncide jamais totalement avec lui-même pour assurer cette désynchronisation constitutive entre l’ouverture et la stabilisation. Ainsi, comprendre le primat du lien revient alors à reconnaître que le réel n’est pas fait de choses mais de passages ; non de substances mais de transitions ; non d’entités mais de polarités. Le réel relationnel est ce qui tient dans l’écart entre l’ouverture et la stabilisation, dans la tension entre le mouvement et l’état.
Cette articulation entre mouvement et état ouvre également vers une compréhension plus fine du présent, ce qui est en train de se jouer. Dans notre perspective, le présent n’est pas un instant figé mais l’opération même du lien : le point de tension où le mouvement devient état et l’état relance un mouvement. Il est en somme la polarisation vivante du temps et de l’espace, leur rencontre sans fusion, leur articulation sans confusion. Nous retrouvons ici l’objet propre de la relatiologie : le réel relationnel n’existe que par cette polarisation, par cette désynchronisation constitutive qui permet au lien de se manifester, de se transformer et de se transmettre. En ce sens, interroger la temporalité et la spatialité du lien n’est pas une abstraction ou un détour théorique mais bien une nécessité pratique ; cela permet de discerner ce qui s’ouvre et se stabilise, de repérer les alignements et désalignements, d’ajuster la relation au bon endroit et d’agir non sur les personnes mais sur la polarité vivante qui les relie.